Le Yoga du Cachemire

Depuis l’origine le yoga n’est relié à aucun dogme, ni à aucune religion, même pas à la religion hindoue… 
Depuis l’antiquité — les traditions ont longtemps été seulement orales — des hommes ont exploré jusque dans leurs extrêmes les expériences de la vie ; avec leur corps, avec leur respiration, leurs émotions, leurs sensations, leur mental…  et même avec les méandres inconscients du monde du sommeil. Rejoindre, non pas mentalement comme une pensée, mais comme un expérience, un vécu, la notion d’unité et d’Absolu est une orientation libératrice qui a toujours été explorée !
Les différentes pratiques qui se sont construites dans cet antiquité témoignent d’une connaissance très élaborée de l’être humain que nous commençons juste à découvrir avec nos nouvelles sciences et neuro-sciences !

Le contexte dans lequel le yoga s’est développé au sein de la tradition indienne est assez bien répertorié maintenant, même si le départ est noyé dans le temps. Pour ne pas se faire de fausses idées voici un peu de ce que l’on sait :

Des textes écris par des sages, ou Rishis, auraient été dictés par des puissances divines. Donc ce sont des textes « révélés » comme la Bible des chrétiens. Ils seraient apparus mille cinq cents ans avant notre ère. Ce sont les Védas, et ils sont à l’origine des traditions védique, brahmanique puis hindouiste, qui se sont succédées au fil du temps comme religions principales dans le nord de l’Inde. Ces textes contiennent des hymnes, des rituelles et des cérémonies pour célébrer la vie familiale, la vie sociale et tous les aspects de la vie spirituelle, incluant les protocoles de relation avec les différents dieux ou énergies de la création. 

Des textes ont aussi parlé de tout ce qui concerne l’art de vivre, de la médecine (ayurvéda), à l’astrologie (Jyotish), à l’art de la cuisine, de l’architecture (Vastu Shastra) pour la construction des temples et des villes…

Les Védas représentent la réalité comme un organisme vivant, une être unique (Brahman, l’absolu) qui serait tissé d’une infinité d’énergies figurées par des dieux. Dans des textes plus tardifs, les Upanishads, qui sont datés de 900 à 500 av. J.-C., il est parlé de yoga, ce qui ne veut pas dire que le yoga n’existait pas avant, mais on n’en pas de trace.

Dans les grandes épopées, le Mahâbhârata et le Râmâyana par exemple, qui furent rédigées probablement autour de troisième ou deuxième siècle av. J.-C., il est aussi parlé de yoga. Et ces épopées parlent d’une époque encore plus ancienne.

Les premières références à ces pratiques sont faites dans le Brihadaranyaka Upanishad. Par exemple, la pratique du pranayama (réguler consciemment le souffle) est mentionnée dans l’hymne 1.5.23 de cet Upanishad, vers 900 avant notre ère, et la pratique du pratyahara (concentration de tous ses sens sur soi) est mentionnée dans l’hymne 8.15 de Chandogya Upanishad (-800 à -700 avant notre ère). 

Le yoga qui est le plus pratiqué en Occident est le Hatha yoga, dont il n’est parlé que tardivement dans les textes, car même le Samkhya et Patanjali ne parlent que des poses assises, des différentes possibilités de l’intériorisation, et de pranayama.

Une tradition est une tradition tant qu’elle est vivante… Même s’il a été codifié dans des textes très anciens, le yoga n’est pas un dinosaure ou un objet de musée ! C’est une pratique actuelle qui s’adapte au contexte contemporain dans lequel il est délivré,  et il s’est formidablement développé ces dernières années.

Le terme de « tradition du Cachemire » n’a été utilisé que pour différencier ce yoga des autres yogas importés d’Inde, et particulièrement du yoga moderne, gymnique et intentionnel, formulé par Krishnamacharya, et ensuite transmis par TKV Desikachar, Indra Devi, Sri K Pattabhi Jois et B.K.S. Iyengar. C’est le yoga de Mysore.

Un peu d’histoire

Du Ve ou VIe siècle au XIIe ou XIIIe siècle, le Cachemire est un lieu privilégié pour la culture. Les maharajas (petits rois de l’époque) de toute l’Inde viennent durant les mois les plus chauds pour se rafraichir dans ses montagnes et ses lacs. Ils amènent leurs musiciens, leurs danseurs, leurs héros et leurs guerriers les plus entrainés, leurs lettrés, leurs sages, leur philosophes, leurs mathématiciens, leurs astrologues, etc. Tous ces gens se côtoient et discutent de sujet élevés.
Des hindouistes, des shivaistes, des bouddhistes, des musulmans, des jaïns se parlent et de très subtiles réflexions sur la nature des choses sont brassées dans ce creuset. Des sages s’éveillent, des textes sont écrits (principalement le Vijnana Bhairava Tantra) et une tradition très libre prend forme et se perpétue.

Cette tradition va disparaître du Cachemire avec l’arrivée des musulmans aux XIIIe et XIVe siècles. Elle va se réfugier dans le sud, vers le Tamil Nadu et le Kerala, et dans le nord au Népal.
Ce yoga est arrivé en Occident grâce à un médecin, Jean Klein, qui en reçut l’enseignement d’un maître cachemirien, Dibianandapuri, lors d’un long séjour en Inde où il étudiait la tradition indienne, plus particulièrement l’Advaita Vedanta. Éric Baret dit que Jean Klein « a été marqué par le corps des maîtres qu’il a rencontré au Cachemire, qui étaient des corps transparents et vacants, plus que ceux des maîtres du Sud de l’Inde qu’il avait rencontrés… » 

Jean Klein a enseigné dans toute l’Europe et aux États Unis. Des livres ont été écrits à partir des conférences et des séminaires qu’il donnait (1). Depuis l’âge de 16 ans, Éric Baret a suivi Jean Klein et celui-ci lui a demandé de continuer d’enseigner cette tradition cachemirienne ancestrale, non dualiste, du yoga. Ce qu’il fait à travers de nombreux séminaires, entretiens et livres (2).

Ce yoga Tantrique met l’accent sur l’écoute de ce qui est dans l’instant. Aucune agilité ou compétence particulière n’est demandée pour pratiquer ce yoga.

Seule une authentique honnêteté de soi-même à soi-même, une présence nue, débarrassée de toute attente peut révéler et laisser vivre les multiples peurs et blocages engrammés dans l’espace corporel. Dans ce yoga, une approche tactile, tranquille, minutieuse amène l’attention à explorer tout ce qui se présente sans rien rejeter, sans triller, sans juger… Grâce à cette attitude libre de références, on peut vider tous les encombrements. La sensibilité se déploie et la vibration du corps apparaît.
Les poses de yoga et leurs multiples préparations, vécues dans cette intensité, vont jouer avec les possibilités corporelles, et permettre de laisser apparaître peu à peu tous nos blocages enfouis, qui vont se libérer dans la globalité de l’écoute.

La spécificité de cette tradition Cachemirienne vient donc d’une réflexion approfondie sur la nature essentielle de la réalité et de l’être humain.  

Les sages issus de ce creuset ont inspiré cette lignée jusqu’à aujourd’hui. Ils ont pensé et expérimenté que cette nature essentielle est déjà là, en arrière-plan, en chacun. Elle est juste à retrouver ou à dévoiler. Cela se fait sans rien changer et tout le monde, quelque soit son origine, peut y avoir accès s’il en a l’élan. 

Dans les autres pratiques duelles du yoga enseignées en Inde (et en Occident maintenant), il s’agit constamment de s’améliorer, de se transformer, de se purifier, grâce à des exercices assidus ou de longues ascèses. En arrière-plan de ces pratiques, il est suggéré que le monde est mal fait, qu’il faut l’améliorer…
 
L’approche philosophique et corporelle du Cachemire est donc différente. Ici, seule l’écoute attentive laisse vivre les multiples peurs qui, ainsi, se libèrent naturellement. Le monde tel que nous le voyons, tel que nous le projetons sur l’écran de nos consciences, est déformé par nos obscurcissements. Il réapparait dans sa nature pure et lumineuse dès que ces blocages se sont effondrés.

Cette approche est infiniment respectueuse de ce qui est. Ce qu’on a besoin d’expérimenter pour se libérer, c’est qui se présente à nous. D’éventuelles modifications se font alors d’elles-mêmes.
La joie arrive quand on accueille le présent sans défenses, quand on se libère de la mémoire ! Ce qui est compliqué et qui fait mal, c’est le fait de ne pas s’abandonner à l’instant, de lui résister, de le fausser par peur ou de projeter autre chose.
 
Pratiquer le yoga, permet ce lâcher-prise. On lâche l’image de nous-même. On ne cherche pas à être différent…. On cherche à être ce que l’on est, au plus profond. On retrouve l’élan de vie qui habitait le petit enfant que nous avons été, avant qu’il ne soit conditionné. Et on honore consciemment le fait d’être là. 

On accueille ce qui est avec respect et avec amour. 
Ainsi, le corps et l’esprit s’harmonisent et ils peuvent résonner avec l’univers !

En libérant tout le stress que nous avons accumulé au fil des années, que la race humaine a accumulé en nous au fil des siècles, nous concevons plus clairement qui nous sommes et ce que la monde est, réellement. Nous pouvons donc vivre au quotidien une vie plus tranquille, plus belle, plus intense et partageable. 

Le corps n’est plus limité à l’image anatomique que l’on s’en est fait. Notre présence corporelle a des propriétés énergétiques que notre société ignore le plus souvent !

Le yoga nous amène à expérimenter intimement ces lieux puissants. Cela demande beaucoup d’attention, de présence, et l’abnégation de toute prétention à faire ou à être quelque chose. Dans cet oubli de soi, naît le véritable  amour… et la joie qui en découle !

(1) Bibliographie Jean Klein

L’ultime réalité, Courrier du livre (1968) 
Sois ce que tu es, Courrier du livre (1976)
La joie sans objet, Mercure de France (1977)
L’insondable silence, Les Deux Océans (1986)
Qui suis-je ? La quête sacrée, Albin Michel (1988)
La conscience et le monde, Acarias – L’Originel (1992)
À l’écoute de soi, Les deux Océans (1992)
Transmettre la lumière, Éditions du Relié (1994)
Ouvert à l’inconnu, Accarias – L’Originel (2009)
     
Jean Klein dirigea la revue « Être » de 1973 à 1993.

Ouvrages sur Jean Klein :

À l’écoute de Jean Klein, Almora (2012) de Nita Klein, sa fille. Elle retrace la vie et l’enseignement de Jean Klein.
Jean Klein, une présence : Portrait d’un chercheur de vérité, Accarias – L’Originel (2016), d’Alain Porte.
– Sa figure est également évoquée dans le livre de l’écrivain roumaine Henriette Yvonne Stahl, « Le Témoin de l’Éternité » (éd. Caractères, 1975). Il a aussi inspiré le personnage de Dzaza Dzongzong dans « Pieds nus sous les rhododendrons », album de la série Jonathan de Cosey (éd. Le Lombard, 1977).

(2) Bibiographie Éric Baret

De nombreuse vidéos sont disponibles sur Youtube et sur son site : bhairava.ws
250 questions sur le yoga
Corps de vibration
Corps de silence
De l’abandon
Le sacre du dragon vert
Les crocodiles ne pensent pas
Le seul désir 
Yoga tantrique du Cachemire

Biblographie des textes anciens

Au Cachemire, à partir du VIIe siècle, de nombreux textes témoignent de ce yoga, en voici quelques uns :
Vijnana Bhairava Tantra aux VIIe et VIIIe siècle.
Sivadrsti de Somananda (La vision de Shiva), IXe siècle, école Pratyabhijnâ.
Tantraloka d’Abhinavagupta, aux Xe et XIe siècle.
Verset sur la reconnaissance du seigneur de Uptaladeva au Xe siècle.
Réflexions sur la reconnaissance du seigneur de Abhinavagupta.
Le cœur de la reconnaissance (Pratyabhijnâ Hrdayam) de Ksemarâja, disciple et cousin d’Abhinavagupta.

 Nous conseillons les traductions de Lilian Silburn.